• Lamento

    Où est passé le monde ? Où est passé ce monde de jadis, ce même monde que je foulais du pied, et dont je buvais l'eau fraîche ? Où sont passés les arbres, les collines, les flots d'hirondelles et les torrents rugissants ? Où est passé le printemps chéri, qui amenait avec lui les effluves parfumées, du pollen et des fruits ? Je me souviens de ce printemps, cette époque où le monde fleurissait de nouveau, et revêtait une draperie rouge, oranger et dorée. Des éclats de couleurs enivrantes ! Quelle passion ! Quelle beauté, alors que la tourterelle venait se poser sur une branche nue, encore mouchetée d'un givre mourant, et que le soleil perçait au loin, éventrant quelques nuages grisonnant, réchauffant nos coeurs et éclairant nos yeux ternes. Quelle joie inexprimable venait s'emparer de nos mains, de nos pieds, de notre corps tout entier, alors que du coin de nos yeux perlaient quelques larmes salées.

    Où est passé le monde ? Je ne vois plus rien des doux dessins d'autrefois...Un voile gris est venu couvrir nos campagnes, ternissant l'herbe fraîche, au delà des lits asséchés des fleuves, au dessus des arbres dépouillés, nues, drainés de leurs forces et de leur vie, un jour en plein été. Les flots d'hirondelles, qui couvraient jadis la campagne, ont laissé leur place à quelques corbeaux sinistres, qui croassent au rythme de mon chagrin. Là haut, une meute de nuages grondants étouffe le soleil, qui, dans un gémissement plaintif, s'éteint lentement. Les fleurs sont mortes, et parsèment de leur pétales, un sol qui n'est plus que boue et crasse. Dans l'air flottent, les miasmes abjectes des fruits gâtés et pourris, dévorés des vers et des essaims bourdonnants. Au milieu du petit jardin, là où reposait jadis l'homme bienheureux, je ne puis percevoir qu'une charogne étalée sur un gazon agonisant. Sur ses os blanchis sont juchés les oiseaux de malheur, qui achèvent de dévorer les dernières parcelles de viande qu'ils ont à offrir, ne laissant qu'une carcasse décharnée, difforme et au sourire édenté, abandonnée aux affres du temps, où flotte triomphant, le drapeau noir de la mélancolie.

    Les étoiles et les astres, depuis longtemps nous ont quitté. Ne rôdent désormais dans le ciel, plus que des spectres de cendres et de larmes. Les cieux infinis se sont drapés de gris et de noir, ne laissant percer à l'horizon qu'une vaste étendue déserte, une promesse dénuée d'espoir.

    Dans l'air ambiant et étouffant, se perdent les derniers cris et mots; les derniers chuchotements, les derniers pleurs; les derniers vers, les dernières notes.

    Vois donc, ce monde dévasté, aux sillons creusés des larmes, vide de tout sourire ou rayon de soleil, où trône, là bas sur la colline grise, la pierre, la croix, le sépulcre de la poésie.

    Zehara


    Lamento



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